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2.21. Devant le tribunal militaire

Le tribunal militaire, Idir parle (Il va parler devant le tribunal militaire pendant toutes ces scènes).

Bernard, Rabut, Février sont debout devant la fenêtre.

Illustration du film Des Hommes de Lucas Belvaux – devant le tribunal militaire

Idir parle de la mort du médecin et comment le comportement des garçons a changé envers lui et ses camarades, ils ne leur parlaient plus et ils ne leur tournaient plus le dos comme s’ils savaient qu’on les égorgerait. Rabut regarde Bernard (pourquoi ?). « Ils parlaient doucement pour qu’on n’entende pas ce qu’ils disaient. C’était eux et nous, ils donnaient des ordres et ça s’arrêtait là. »

« Et Abdelmalik ne supportait plus ça. Il disait que 23 000 francs pour trahir son peuple… »

Pendant qu’Idir parle on entend la voix de Février : « comment Abdelmalik a pu faire ça ? Regarder les autres égorger ceux avec qui il vivait, il mangeait, il rigolait pendant des mois pour qui il montrait les photos de sa famille. »

Pourquoi le réalisateur fait parler Idir pendant tout ce temps ? On n’entend pas très bien ni Idir, ni l’autre qui parle. Pourquoi ils parlent simultanément ? Nous avons deux oreilles, certes, mais pour qu’on entende mieux une seule chose pas pour entendre deux choses différentes.

On voit Février avec Rabut sept ou huit ans après la guerre, et il parle de ses camarades parmi lesquels il y avait même qui étaient à côté des Algériens mais surtout ils ne voulaient d’autre que de rentrer chez eux.

La voix de Bernard d’aujourd’hui parle de l’ingénieur et de sa femme, le bébé et la petite. « Il ne les a pas empêchés. »

C’est là qu’on apprend ce qu’ils ont vu dans la maison.

Idir parle toujours d’Abdelmalik qui ne supportait pas le mépris des autres. Il y a trois militaires de haut rang assis devant une table et celui qui est au milieu lui demande ce qu’il en pense. Idir dit qu’il est Français, « moi aussi, on m’a trahi ».

Illustration du film Des Hommes de Lucas Belvaux – le tribunal militaire

Idir ne dit pas la même chose dans le livre : « il dit que lui était Français et que tant qu’il le serait il n’avait pas de raison de trahir le drapeau qui était le sien. »

Voici donc comment le réalisateur a mis en scène l’audience militaire. Pourquoi il n’a pas profité des caractéristiques d’une audience : accusation et défense, le pour et le contre ? À partir de la découverte de leurs camarades assassinés jusqu’au jugement il y a un processus, non seulement juridique mais un changement dans l’esprit des garçons. Il aurait fallu chercher quelles pensées pouvaient traverser l’esprit de Bernard et de Février, par quels sentiments ils pouvaient être envahis ? Sans doute, par des sentiments opposés, même parallèlement. D’abord ils auraient été frappés par un sentiment de culpabilité et en même temps protester contre cette émotion en réclamant leur innocence. Mais malgré leurs efforts les remords seraient revenus et la honte, la honte à cause de cette bagarre idiote dont les conséquences étaient inimaginables à cet instant-là. Après, une autoaccusation et une résignation aux événements et parallèlement ils auraient sans doute cherché des excuses et en même temps accusé les véritables coupables. Et pour finir ils auraient pu avouer leur faute et assumer leurs responsabilités, mais uniquement les leurs, pas celles des fells. Et le réalisateur passe à côté de cette merveilleuse opportunité en faisant dire avec Février avant même de la découverte des cadavres : « … à ce moment ils savaient déjà et tout le monde pensait que c’est arrivé à cause de nous parce que nous étions en retard et d’une certaine manière nous avons fait le travail pour les fells. »

Il faut remonter jusqu’à la scène où ils découvrent le massacre pour mieux présenter ce processus. Il aurait été peut-être mieux si Février ne disait pas tout de suite qu’ils savaient que tout le monde pensait que tout ça est arrivé à cause de leur retard. Si on avait vu quelques scènes montrant comment leurs camarades exprimaient cette accusation envers Février et Bernard, par exemple on aurait pu mettre en scène ce qu’ils font après avoir découvert les cadavres, il est de coutume sans doute dans ces cas-là de rédiger un procès-verbal, ils remettent sans doute en place les poteaux télégraphiques, ils photographient les corps, ils les couvrent et les regroupent, ils essaient de tout remettre en place, pendant ce temps on aurait vu comment verbalement ou sans un mot ils rendent responsables Février et Bernard. Ils disputent, ou tout simplement ils les ignorent.

Et l’audience arrive, on les accuse face à face ouvertement d’avoir retardé volontairement le départ du convoi pour aider les fells de massacrer leurs camarades seuls au poste. Ils luttent pour prouver leur innocence en avouant être irresponsables de se bagarrer et retarder le départ du convoi mais ils nient catégoriquement quelconque coopération avec les fells ou participation dans le massacre de leurs camarades. Quand le jugement est prononcé selon lequel ils seront affectés dans des zones beaucoup plus dangereuses, c’est là que Bernard aurait dû dire qu’il n’était pas la peine de les juger puisqu’ils étaient déjà condamnés à perpétuité.